Affaire Cahuzac et Crise politique

Dehors le pouvoir du Capital !

Y aurait-il quelque chose de pourri au royaume de France ? Un ancien président (Nicolas Sarkozy) mis en examen pour abus de faiblesse (il aurait soutiré des fonds à la milliardaire Bettencourt). Un ministre en exercice et ancien président de la commission des finances de l’Assemblée nationale (Jérome Cahuzac) choisi par Nicolas Sarkozy, avoue avoir fraudé en plaçant de l’argent en Suisse (et peut-être à Singapour) après avoir juré le contraire.

Et voilà que ce qu’il convient d’appeler l’affaire Cahuzac produit une crise politique sans précédent sous la Ve République. Pourtant ce n’est que la 112e affaire politico-financière depuis 1958 répertoriée par Wikipedia, soit environ une affaire tous les six mois. Pourquoi cette dernière, somme toute pas pire que les précédentes, provoque une crise politique majeure ?

Un gouvernement dans les pires difficultés

Pour une grande partie des travailleurs, le Président, son gouvernement et sa majorité parlementaire n’ont pas réussi leur période d’essai. Les citoyens qui ont voté Hollande pour dégager Sarkozy et sa politique sont globalement déçus. Le Président est au plus bas dans les sondages (seulement une personne sur trois lui fait encore confiance). L’élection législative partielle de l’Oise a, comme lors de la présidentielle de 2002 après cinq ans de gouvernement de « gauche plurielle » (1), éliminé le PS au premier tour au profit du FN.

Malgré le rouleau compresseur du Medef, des ministres, des experts et des médias qui concentrent leurs efforts pour convaincre la masse des exploités qu’il n’y a pas d’autre choix que l’austérité, le monde du travail se rend peu à peu compte que la politique mise en oeuvre par François Hollande n’est que la continuité de celle de son prédécesseur.

Nous avons eu l’acte I du « choc de compétitivité » – autrement dit du dumping social – qui a gracieusement alloué 20 milliards de crédit d’impôts au patronat; suivi de l’acte II où le Medef, avec la complicité de la Cfdt, dicte sa loi aux parlementaires pour démolir le code du travail.

Nous subissons une flambée irrésistible du chômage que le pompier Arnaud Montebourg, ministre du « redressement industriel » (on ne rit pas s’il vous plaît !) est incapable de circonscrire avec son pathétique patriotisme.

Fidèles à leur engagement en faveur de l’Europe libérale depuis le tournant de la rigueur de 1983, les dirigeants du PS cultivent le culte d’un déficit inférieur à 3% du PIB pour parvenir à l’équilibre budgétaire (engagement numéro 9 du candidat Hollande). En réalité il s’agit d’un écran de fumée pour imposer l’austérité généralisée (voir ce qui se passe en Grèce, en Espagne, en Italie, au Portugal ou encore à Chypre) seule perspective possible pour tenter d’enrayer la baisse du taux de profit.

Pour mieux saisir le discours sur la dette faisons un bref détour historique par la France de la monarchie de juillet (1830-1848). Voici comment Karl Marx explique la fonction de la dette « L’endettement de L’État était, bien au contraire, d’un intérêt direct pour la fraction de la bourgeoisie qui gouvernait et légiférait au moyen des Chambres [le Parlement]. C’était précisément le déficit de l’État, qui était l’objet même de ses spéculations et le poste principal de son enrichissement. A la fin de chaque année, nouveau déficit. Au bout de quatre ou cinq ans, nouvel emprunt. Or, chaque nouvel emprunt fournissait à l’aristocratie financière une nouvelle occasion de rançonner l’État, qui, maintenu artificiellement au bord de la banqueroute, était obligé de traiter avec les banquiers dans les conditions les plus défavorables. » (2)

Toute ressemblance avec la France actuelle n’a rien de fortuite. L’État, quelque soit le résultat de l’alternance électorale, sert la classe dominante que parfois certains appellent « bourgeoisie ». La seule différence aujourd’hui c’est que l’emprunt est quasi permanent. A tous les niveaux de l’appareil d’État il existe des Cahuzac – y compris au niveau local comme l’affaire Guérini au Conseil général des Bouches du Rhône – ce n’est pas cela l’essentiel, le problème c’est le système dans sa totalité. La bourgeoisie s’adapte à l’état de crise, elle veut produire ici comme en Asie, pour cela il faut qu’elle parvienne à précariser le prolétariat, démembrer les services publics et faire disparaître la Sécurité sociale. Dans ce contexte, la nature de classe du gouvernement Hollande-Ayrault émerge de façon quasi caricaturale. Sa légitimé politique est largement entamée par l’affaire Cahuzac.

Crise politique

Il suffit ainsi que celui qui était chargé d’imposer l’austérité, de comprimer de façon drastique les dépenses publiques ou encore de faire baisser les pensions de retraites – en jurant la main sur le cœur qu’il n’y avait pas d’autre solution pour sortir de la crise – soit prit la main dans le sac à planquer son fric sur des comptes dans des paradis fiscaux pour que le système tremble sur ses bases.

Le discours dominant risque de ne plus être crédible et les victimes du système pourraient relever la tête en faisant le lien entre leur sort et celui des privilégiés. Il pourrait venir à l’idée du tiers-état moderne d’écrire sur ses cahiers de doléances que l’heure de reprendre la Bastille approche. On comprend d’autant mieux le Président quand il déclare le 10 avril : « l’exemplarité de la république est la condition de son autorité. » Malheureusement pour lui, il ne restaurera pas cette autorité bien écornée par des petites mesures susceptibles de moraliser la vie politique comme la déclaration sur l’honneur du patrimoine du personnel politique ou encore la création d’une nouvelle instance indépendante de contrôle – indépendante mon œil – et qui n’aura pas les moyens d’agir, rigueur budgétaire oblige.

Pour mémoire rappelons que Nicolas Sarkozy, dans son discours de Toulon le 25 septembre 2008, prétendait vouloir moraliser la finance et, ne craignant pas le ridicule, proclamait quelques mois plus tard la fin des paradis fiscaux. Sur ce sujet François Hollande ne réussira pas mieux que son prédécesseur. Mais là n’est pas son objectif présidentiel. En son for intérieur, il prie pour que ses annonces désamorcent le mécontentement qui monte en sourdine.

Pour la République sociale

Pour se libérer de l’emprise du Capital, la classe ouvrière n’a rien à espérer de quelques replâtrages de la Ve République ni d’une nouvelle république qui respecterait les normes de la gouvernance bourgeoise mises en musique dans le cadre de l’Union européenne. La classe ouvrière a tout à craindre de solutions ouvertement autoritaires. On ne peut pas parler de crise de régime. Pour le moment ni le Président ni son gouvernement n’ont démissionné et la Ve République, même à bout de souffle, sert encore la bourgeoisie. Cette dernière a d’autres cartes en réserve, elle est consciente qu’imposer les méthodes destructives du néo-libéralisme sera difficile avec sa « démocratie quinquennale ».

Enfin, la classe ouvrière aurait tort de se désintéresser de la crise politique en cours en la considérant comme une affaire interne à la bourgeoisie. En effet, la lutte quotidienne pour la défense de l’emploi, du salaire, de la Sécurité sociale, des services publics ou encore du Code du travail est intimement liée à la lutte politique. C’est pourquoi, dans l’immédiat nous devons prendre conscience que ce gouvernement ne nous représente pas et que la question est objectivement posée de le chasser ainsi que tous ceux et celles qui ont géré les affaires (dans tous les sens du terme) de la bourgeoisie.

Prenons nos affaires en main. Toutes nos affaires : celles de la cité comme celles de la production. C’est le moment d’agir pour une démocratie réelle maintenant, tous ensemble ceux et celles qui veulent effectivement mettre fin à ce système inhumain, quelque soient leurs conceptions ou appartenances politiques. Cette dernière sera fondée sur les besoins des véritables producteurs (les travailleurs) et plus sur ceux de la classe dominante (parfois appelée les riches). Les expériences d’auto-organisation, du mouvement des places au comités de quartiers, en Espagne ou en Grèce donnent une petite idée du processus à en engager.

Cette démocratie, ou république sociale, ne naîtra pas toute faite de quelques idées géniales venues d’un quelconque état-major de parti. Elle ne peut venir que de notre capacité à nous auto-organiser, à débattre de tous les problèmes et à décider ensemble là où nous vivons, là où nous travaillons, là où nous subissons la régression globale d’un régime qui démontre chaque jour qu’il ne peut survivre et reconstituer ses profits qu’en entraînant la société toute entière dans l’abîme et qui mettra tout en œuvre pour nous empêcher de construire une alternative anticapitaliste. Les prolétaires ont tout intérêt à prendre modèle sur la bourgeoisie pour préparer et mener leurs actions de réplique à celle-ci : se concerter, s’entraider, s’informer; bref, agir comme une classe sociale politiquement consciente.

La situation ouverte par l’affaire Cahuzac n’est pas pour autant nationale, propre à la France. L’état de crise globale avec toutes ses dimensions morale, sociale, politique atteint tous les États de l’Union européenne. De partout, la classe dominante fabrique les mêmes réponses. La riposte ne peut donc pas être un repli dans le confort de « nos » frontières de la Ligne Bleue des Vosges jusqu’au Mali. Mais pour l’heure, l’affaire Cahuzac vient singulièrement compliquer la tâche de la bourgeoisie française. C’est le moment d’en profiter.

Emile Fabrol

1.- Gouvernement dirigé par Lionel Jospin, en cohabitation avec le Président Chirac, regroupant toutes les composantes de la « gauche » parlementaire (PS, PCF, Radicaux) et les Verts.
2.- Karl Marx, Les Luttes de classes en France (1848-1850), Éditions sociales, 1952, page 27.

 

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