Classe pour soi


A l’heure où certains pays méditerranéens (Bulgarie, Egypte, Espagne, Grèce, Italie, Portugal, Tunisie, Turquie, Slovénie) vivent des mouvements politiques de contestations de l’ordre néo-libéral avec ses conséquences sociales (austérité généralisée) et politiques (négation de la démocratie) nous proposons à la réflexion de nos lecteurs un extrait de Crise de la liquidité internationale et lutte des classes rédigé par Loren Goldner, disponible en français dans le recueil édité par le camarade Yves Coleman. Ce texte peut, également, être appréhender comme un élément de réflexion sur le programme à défendre aujourd’hui dans le cadre de la tentative de construire un parti de classe ou d’un parti qui puisse être utile à la classe.

La Rédaction

Version française

(…) ce qui se passe dans l’« économie » est étroitement lié à l’action ou à l’inaction de la classe ouvrière pendant la crise. Je doute que quiconque puisse nier que le fait que la classe ouvrière américaine ait accepté avec une certaine indolence une chute de 20% de son niveau de vie, une augmentation de 10 à 20% de sa semaine de travail et beaucoup d’autres attaques sur le salaire social total depuis 1973, a été un élément essentiel de la « restauration de la profitabilité » du capital, dans le boom de la bourse, et dans l’importante redistribution de la richesse vers le haut depuis maintenant trente ans. Cependant, bien que la classe ouvrière des Etats-Unis représente un cas extrême parmi celles des pays « développés », on doit bien reconnaître qu’aucune classe ouvrière n’a eu beaucoup plus de succès dans sa lutte contre l’austérité. Jusqu’à ce jour, la plupart des actions ont été défensives : à travers celles-ci, les travailleurs ont essayé de maintenir le capital dans les règles en vigueur à l’époque du boom économique de l’après-guerre, au lieu de poser la classe ouvrière en tant que base d’un type d’ordre entièrement différent. Les grèves de décembre 1995 en France, les luttes des deux dernières années en Corée sont, à mon avis, des cas exemplaires de ces luttes défensives. En tant que telles, elles ne peuvent réaliser grand chose sur le long terme, sinon forcer les capitalistes à se regrouper pour une nouvelle attaque. Pour devenir une « classe pour soi », plutôt qu’une « classe en soi » (une classe pour le capital), la classe ouvrière doit montrer la voie d’une autre société, qu’elle doit tout d’abord incarner dans son propre mouvement, ce qui implique la formulation d’un programme de transition pour sortir du capitalisme. Cette transition ne sera pas instantanée, mais pourra, fort heureusement, être brève. Il est bien sûr impossible de prévoir les mille manières contingentes par lesquelles cela va se produire, mais quelles que soient ces contingences, il faut d’ors et déjà se confronter à certains problèmes. Il ne nous incombe évidemment pas de faire tourner le capitalisme mieux que les capitalistes. Notre tâche est d’abolir le capitalisme, ce qui signifie en premier lieu abolir le travail salarié. En entamant ce débat sur la liquidité internationale, j’espère faire porter tous nos efforts sur une appréciation plus précise de la conjoncture, tout en essayant de comprendre plus concrètement, d’un point de vue stratégique, comment la classe ouvrière peut devenir la classe dirigeante. Ce qui suppose, entre autres, un programme.

Il y a trente ans, le programme de la classe ouvrière semblait clair. Il fallait lutter contre la « bureaucratie », dans ses variantes démocrates libérales keynésiennes, social-démocrates, staliniennes ou tiers-mondistes. La classe ouvrière allait s’emparer des moyens de production, imposer la démocratie des soviets, et la « libre-association des producteurs » allait remplacer le marché et l’État dans la régulation de la production et de la reproduction. Les avant-gardes (pour l’essentiel, des variantes du trotskysme ou des courants qui en sont issus) et l’ultra-gauche (qui trouve son origine dans des variantes du conseillisme) pouvaient certes s’opposer sur le rôle dévolu au « parti » dans la « prise du pouvoir par les soviets » (sans parler des différences d’interprétation quant au rôle joué par celui-ci dans la décomposition des anciens soviets), mais ils étaient quasiment tous d’accord sur le « but » : la gestion directe des moyens de production et de reproduction par les producteurs, ce qu’on pourrait peut-être résumer par la formule « nationalisation sous contrôle ouvrier ». Dans l’atmosphère lyrique de 1968, des puristes de l’orthodoxie pouvaient rajouter, par dessus le marché, l’« abolition du travail salarié » et de la production marchande (qui aurait prétendu être pour le travail salarié ?). Mais c’était donner à ces questions un caractère central pour le moins discutable dans la compréhension de ce qu’est le communisme. Pour renverser la bureaucratie, la solution c’était la « démocratie », les soviets plus précisément. Cette « utopie syndicaliste », dans ce qu’elle a eu de pire, n’a guère dépassé le projet d’une classe ouvrière gérant démocratiquement cette même société que les capitalistes géraient bureaucratiquement.

La question de la « liquidité internationale » et les sujets qui s’y rattachent devinrent d’un intérêt croissant après 1968 à une époque où les vieilles « forteresses ouvrières » (Détroit, Manchester, Renault-Billancourt, Alsace, Ruhr, Turin-FIAT·, lieux de tant de soulèvements ouvriers pendant les années 60) subissaient les assauts simultanés de la robotisation, de la restructuration en petites unités high-tech, de l’externalisation et de la délocalisation de la production de masse dans les zones à bas salaires du tiers-monde, qui allaient anéantir le noyau historique des moyens de production dont les travailleurs américains et européens étaient supposés s’emparer pour les placer sous le contrôle des soviets. De nos jours, particulièrement dans le monde « développé », il y a tant de travailleurs qui accomplissent un travail improductif dans les sphères du « capital fictif » (les banques, les assurances, la bureaucratie d’État et des sociétés privées, la publicité), et une si grosse part de la production qui se situe dans des secteurs de destruction sociale (production d’armement, renforcement de la loi; construction de bureaux, prisons) qu’un grand nombre « d’emplois » devraient tout simplement être abolis, et non placés sous contrôle ouvrier. Trop de prolétaires ont déjà été expulsés de l’ancien processus de production, ou n’y accéderont jamais. L’attaque contre le salaire global a produit à l’échelle mondiale un mouvement jusqu’au-boutiste de rationalisation que les travailleurs se sont révélés, jusqu’à ce jour, pratiquement impuissants à combattre. Marx dit dans le volume III du Capital que : « le mode de production capitaliste ne trouve pas sa limite dans la production, ou alors une limite très élastique ». Aujourd’hui moins que jamais, le problème de la luttes des classes ne peut se limiter à la question de la production. C’est bien plutôt en se posant du point du vue du « capital social total » (comme le montre le volume III du Capital), de la reproduction et de la valorisation du capital dans son ensemble, que l’on s’aperçoit de l’extrême vulnérabilité du système et que l’on peut espérer voir renaître une « imagination programmatique » allant au-delà de la nationalisation sous contrôle ouvrier.

Cette orientation qui caractérise le volume III du Capital mène directement, entre autres, à la question de la liquidité internationale car c’est précisément là que l’argent « atteint son concept » et que le capital est reproduit et valorisé.

Pour conclure, évoquons un cas concret : celui des grèves massives de janvier 1997 en Corée du Sud, et de l’effondrement de l’économie coréenne qui s’ensuivit. Toutes ces luttes avaient pour mot d’ordre : « sauvez nos emplois ». Ce cri de guerre qui nous est familier, nous l’avons entendu ces vingt dernières années dans le monde entier, dans les luttes petites ou grandes, et plus récemment dans les grèves défaites des dockers de Liverpool, dans le soulèvement, finalement enlisé, des dockers australiens, dans les milliers de combats (perdus pour la plupart) menés contre les fermetures d’usines, le dégraissage, l’externalisation, les délocalisations. En octobre 1997, la Chine a annoncé cent millions de licenciements pour 2002.

Imaginez maintenant que dans un pays comme la Corée ou dans n’importe quel autre pays industriel important, des travailleurs dépassent l’alternative « occupation d’usine » – « grève générale » et s’imposent comme l’unique pouvoir en proclamant :

« Au diable tous ces boulots, beaucoup d’entre eux sont inutiles socialement et certains sont carrément nuisibles. Nous répudions les dettes étrangères de la Corée et appelons les travailleurs des autres pays à faire de même. Nous répudions l’étalon dollar international et invitons les travailleurs du monde en entier à se joindre à nous pour l’abolir. Nous le remplacerons par un « Bretton Woods » de la classe ouvrière mondiale qui devra établir un programme global de transition pour sortir aussi rapidement que possible du capitalisme. Le monde a aujourd’hui une capacité productive qui lui permet d’abolir partout le travail salarié, et d’abolir ainsi la loi de la valeur capitaliste comme régulateur de la production et de la reproduction. Cela ne peut s’accomplir qu’à l’échelle mondiale, et non à l’échelle d’un seul pays ou d’un petit groupe de pays. Nous appelons à abolir tous les emplois socialement inutiles ou nuisibles (qui n’existent que pour reproduire le capital) et à libérer cette force de travail afin de l’affecter à un travail socialement utile. Ainsi, l’amélioration ultérieure de la productivité du travail que nous estimons socialement nécessaire pourra-t-elle libérer l’humanité du besoin de la « relation de valeur » dans la régulation des échanges. Nous proposons de reconstruire le monde de fond en comble pour que le but de la vie sociale soit désormais l’activité créatrice et non l’accumulation du capital ».

Et pour paraphraser ce que qu’une certaine personne proclamait il y a 150 ans, « laissez leur inscrire sur leur banderole non pas « sauvez nos emplois » mais plutôt : abolissons nos emplois, et le système de travail salarié avec ».

Même si ce scénario peut sembler bien utopique, ce sont les nécessités d’aujourd’hui qui l’imposent à la classe ouvrière, si elle veut dépasser la position de la « classe en soi » qui demande aux capitalistes de « respecter les vieilles règles », et devenir une « classe pour soi » en se posant comme la nouvelle classe dirigeante d’un nouveau type de société. Si cela devait aujourd’hui se produire dans un pays, ce serait selon toute vraisemblance la Commune de Paris de notre temps. Elle serait peut-être défaite de manière sanglante, mais comme la Commune de Paris, elle enverrait une onde de choc à travers l’histoire, et ferait disparaître la croyance idéologique quasi-omniprésente aujourd’hui selon laquelle « il n’y a pas d’alternative au capitalisme démocratique libéral et au marché », tout comme la crise de liquidité a fait disparaître cette année le triomphalisme néo-libéral. Si la classe ouvrière mondiale n’arrive pas à éliminer la bulle d’air chaud fictif en circulation, elle devra payer le lourd tribut de sa mise en faillite sous la botte du capital.

traduit de l’anglais par Vincent Guillet et François Lonchampt. Pour aller plus loin : http://www.mondialisme.org/spip.php?article1375

Version anglaise

The question of the action or inaction of the working class in the crisis has everything to do with what happens in « economics ». I doubt that anyone will deny that the American working class’s mainly supine acceptance of a 20% fall in living standards and a 10-20% increase in the work week and other assaults on the « total social wage » since 1973 have been central in capital’s « restoration of profitability », the booming stock market, and a major upward redistribution of wealth now 30 years in the making. But while America is the extreme case among workers in the « advanced capitalist » world, no other working class has been notably more successful in fighting austerity. Most resistance up to now has been defensive, attempting to hold capital to the « old rules » of the postwar boom and the « gains » of that era, rather than posing the working class as the basis of a completely different kind of order. December 1995 in France and the battles of the past 2 years in South Korea are, to my mind, clear examples of such defensive battles. As such, they cannot achieve much in the long run, except forcing the capitalists to regroup for another attack. To become a « class for itself » rather than a « class in itself » (a class for capital) the working class movement has to point the way to a new society, embodied in its own movement first of all. To do so will require programmatic formulation for a transition out of capitalism, which can hopefully be short, but which will not be instantaneous. It is of course impossible to foresee a thousand contingencies in how this will come about, but certain problems will have to be confronted immediately no matter what the contingencies. Our task is obviously not to run capitalism better than the capitalists; it is to end capitalism, meaning first of all the wage labor system. My hope in beginning this discussion of liqudity is to zero in on more precise appreciations of the conjuncture as well as to see more concretely, from a strategic point of view, how the working class can become the ruling class. This involves program, among other things.

Thirty years ago, programmatic questions seemed clear. The struggle was against « bureaucracy »: liberal democratic Keynesian, Social Democratic, Stalinist, Third Worldist. The working class would occupy the means of production, impose soviets, and soviet democracy, as the « free association of the producers » would replace the market and the state in regulating production and reproduction. « Vanguardists » (principally coming from variants of Trotskyism and ex-Trotskyism) and « ultra-lefts » mainly coming from variants of councilism might disagree about the role of the « party » in getting to « all power to the soviets » (not to mention its role in the demise of the old soviets) but virtually all agreed on the « goal » as direct management of production and reproduction by the producers, summed up perhaps in the formulation « nationalization under workers’ control ». In this lyrical « 1968″ atmosphere, the « abolition of wage labor » and of commodity production might be tacked on as a laundry list by orthodox purists (who would ever say they were « for » wage labor?) but their centrality to an understanding of communism was moot. Against « bureaucracy », the solution was: « democracy », soviet to be sure. At its worst, this « syndicalist utopia » barely went beyond the idea of the working class « democratically » managing the society that the capitalists managed « bureaucratically ».

The question of « international liquidity » and related matters were of increasing interest during the post-1968 assault on the old « worker fortresses » (Detroit, Manchester, Renault-Billancourt, Alsace, the Ruhr, Turin-FIAT, etc. the sites of so many « 1960′s » worker upsurges) through robotics, high-tech « cottage » decentralization, outsourcing, and relocation of mass production to low-wage « Third World » zones which has, by now, largely decimated the core of the « classical » means of production which American and European workers were supposed to seize and place under the control of soviets. Today, particularly in the « advanced capitalist » world, so many wage workers perform unproductive labor in the spheres of « ficticious capital » (banking, insurance, state and corporate bureaucracy, advertising), so much production goes into socially destructive sectors (arms production, law enforcement, office construction, prisons) there are too many « workplaces » which should not be placed under « workers’ control », but simply abolished. Too many proletarians have been expelled from the old production process, or will never arrive there, because the assault on the global wage bill has produced a world-wide « rationalization » movement and « race to the bottom » which, to this day, workers have been virtually powerless to combat. In the same way as « the limit of the capitalist mode of production is not in production, or at best is a very elastic one » (vol. 3), more than ever before, the problem of class struggle today cannot limit itself to the point of production. It is rather from a « vol. 3″ « total social capital » viewpoint, the reproduction and valorization of capital as a whole, that the ultimate vulnerability of the system and a renewal of « programmatic imagination » beyond « nationalization under workers’ control » emerge into view. And this « vol. 3″ viewpoint leads straight to (among other things) the question of international liquidity, for it is exactly there, where « money comes to its concept » that the total capital is reproduced and valorized.

Imagine, to conclude, a concrete example: the South Korean mass strikes of January 1997 and subsequently, following the November 1997 collapse of the Korean economy. The basic demand of all these struggles was: « save our jobs ». It is a familiar battle cry which has been heard all over the world in struggles big and small, for the past 20 years, most recently in the defeated Liverpool dockers’ strike, the temporary standoff of the Australian dockers’ uprising, a thousand (mainly losing) battles against plant closings, « downsizing », « outsourcing », relocation and the like. China in October 1997 announced 100 million layoffs by 2002.

Imagine, instead, workers in a country such as Korea, or any other major industrial country, going beyond a dual power factory occupation and/or general strike, imposing themselves as the sole power and saying, in effect: « to hell with these jobs, many of them socially useless and others positively harmful. We repudiate Korea’s foreign debts and call on workers of other countries to repudiate theirs. We repudiate the international dollar standard and invite workers in all countries to join us in its abolition. We will replace it with a « Bretton Woods » of the world working class which will establish a global program for a transition out of capitalism, as rapidly as possible. The world today has a productive capacity to abolish wage labor everywhere, and therefore the capitalist law of value as the regulator of production and reproduction. This cannot be achieved in any single country or small group of countries but only on a world scale. We call for the abolition of all socially useless and socially harmful work (both of which exist only to reproduce capital) and the freeing of labor from those spheres for socially useful work. This will make possible any further improvements in the productivity of labor, as deemed socially necessary, and therefore further free humanity from the need of « value relations » to regulate exchange. We propose to rebuild the world from top to bottom to place creative activity, and not the accumulation of capital, as the goal of social life ».

To paraphrase someone 130 years ago, « let them inscribe on their banner not « save our jobs » but rather « abolish our jobs, and with them the wage labor system ».

However « utopian » such a scenario sounds, it is in fact the « necessity » of today, if the working class is to go beyond a « class in itself » stance, however militantly demanding that capitalists « play by the (old) rules », to become a « class for itself », posing itself as a new ruling class of a new kind of society. Were it to occur today, in a single country, it would in all likelihood become a « Paris Commune » of our time, perhaps bloodily defeated, but also sending shock waves through history as the Paris Commune has. It would kill off the almost ominpresent ideological belief today that « there’s no alternative to liberal democratic capitalism and the market » just as the liquidity crisis of this year has killed off neo-liberal triumphalism. If the world working class does not eliminate the circulating bubble of ficticious « hot air », it will pay the terrible cost of its « Chapter Eleven » proceedings under the hegemony of capital.

From the Break Their Haughty Power web site : http://home.earthlink.net/~lrgoldner
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