En passant par la Bretagne

bretagne bonnets rougesA elle seule la Bretagne est un concentré de l’horreur capitaliste. L’agriculture a été colonisée par l’industrie agro-alimentaire aux conséquences destructrices pour les paysans (devenus dépendants des firmes industrielles) et pour l’environnement (pollution, algues vertes, etc). Pendant de longues années, l’industrie agro-alimentaire s’est engraissée par l’exploitation d’une niche productiviste et à grand renfort de subventions publiques. Aujourd’hui, cette niche subit les assauts de concurrents, essentiellement d’outre-Atlantique. Un comble, Doux importe même des poulets du Brésil. Ajoutons que l’austérité généralisée dans les États membres de l’Union européenne conduit à la réduction drastique des subventions. Et, cerise sur le gâteau, le gouvernement de « gauche » décide de mettre en œuvre l’écotaxe votée dans une touchante unanimité avec la droite sous Nicolas Sarkozy.

Les paysans sont de plus en plus paupérisés, quand ils ne disparaissent pas, les ouvriers subissent plans de licenciement sur plans de licenciement, les artisans et les petits commerçants sont ruinés. C’est l’explosion !

A l’initiative d’un collectif de travailleurs des entreprises en lutte, cette explosion sociale s’est manifestée le 2 novembre dernier à Quimper : 30 000 personnes exprimant leurs mécontentements, leurs exaspérations. Au-delà du battage médiatique d’une presse aux ordres de la classe dominante qui a voulu voir à Quimper une manifestation populiste avec la participation de Philippe Poutou pour le NPA, il est vrai que la manifestation de Quimper ne ressemblait pas à ces images idylliques où l’on voit les ouvriers et les paysans marchant bras dessus bras dessous sur le château du prince. Même si la référence à la révolte des bonnets rouges contre les taxes de Louis XIV invoquait ces révoltes populaires qui peuvent engendrer des révolutions.

Oui, il y avait des revendications différentes, voire contradictoires, dans les rues de Quimper. Comme il y en a, et il y en aura de plus en plus, ailleurs en France et dans les États membres de l’Union européenne. Quoi de plus normal que des forces hostiles à la classe ouvrière utilisent aussi les conditions sociales et politiques existantes et décident de ne pas rester cloîtrées derrière le pont-levis du château. Est-ce une raison suffisante pour refuser de les affronter ? Est-ce une raison suffisante pour laisser les victimes du capital sous l’emprise de l’idéologie dominante ? Est-ce une raison suffisante pour aller s’isoler des masses en mouvement ? Est-ce une raison suffisante pour tenter de diviser le mouvement en appelant le même jour à la même heure à une manifestation des « purs » et des « Élus » à Carhaix ? Non, mille fois non ! La lutte des classes n’est pas une recette de cuisine dont on connaît à l’avance les ingrédients et quasiment le résultat.

Comme le disait Antonio Gramsci : « la vérité est qu’on ne peut pas choisir la forme de guerre qu’on veut, à moins d’avoir d’emblée une supériorité écrasante sur l’ennemi » [1]. Force est de constater qu’actuellement la classe ouvrière n’a pas la supériorité. Le Président Hollande et son gouvernement PS-EELV poursuivent et aggravent la politique de l’équipe précédente : remettant en cause du code du travail avec la loi, issue de l’accord MEDEF-CFDF, qui généralise la flexibilité, augmentant les impôts et les taxes pour alimenter le crédit d’impôts accordés aux entreprises, poursuivant la destruction de la protection sociale, etc. Le tout sans que le monde du travail se mobilise pour combattre cette casse sociale et humaine et tenter de briser cette spirale infernale qui peut déboucher sur des solutions autoritaires.

Est-ce que cela va perdurer encore longtemps ? Nul ne le sait. Par contre les centrales qui ont lancé l’appel intersyndical (sauf FO) pour des manifestations le 23 novembre en Bretagne ont décidé que cela doit perdurer. Leur appel [2] éclaire sous son vrai jour l’initiative de Carhaix. N’y cherchez pas le refus des licenciements, vous y trouverez seulement la nécessité de « combattre les suppressions d’emploi ». Trouvant un peu trop léger le pacte d’avenir proposé par le gouvernement, les centrales syndicales se prononcent pour un pacte social, mieux – ou pire – « elles s’engagent dans le dialogue social [souligné par nous] tant dans les entreprises, les services, que dans les institutions et face au gouvernement pour exiger la prise en compte de nos revendications. » Conclusion : pas question que les travailleurs manifestent à Quimper car ils pourraient faire de mauvaises rencontres, mais les délégués syndicaux autoproclamés peuvent débattre dans les salons du pouvoir.

Tel n’est pas le choix de celles et ceux qui pensent que l’avenir de l’humanité passe par mettre un terme à l’horreur capitaliste. Ce choix n’est pas une lente et sûre progression car comme l’expliquait Karl Marx : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants » [3]

Il est vraiment temps de cesser d’analyser la situation réelle à travers les prismes déformants des institutions et des organisations existantes. Ce qui ne signifie pas les ignorer parce que leurs actions ont des effets concrets sur la lutte des classes. Il est temps de saisir la situation dans sa totalité où s’affrontent l’état actuel et le mouvement réel, seul capable d’en finir avec l’état actuel. Inutile de vouloir être dans ces deux sphères à la fois [4].

Emile Fabrol

1.- Antonio Gramsci, Cahiers de prison
2.- Déclaration intersyndicale
3.- Karl Marx, Le 18 Brumaire…
4.- « Le communisme n’est pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent des prémisses actuellement existantes » Marx & Engels, l’Idéologie allemande

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